CHAPITRE XVII
— Excusez-moi, madame, pourrais-je vous parler un moment ?
Mrs. Oliver qui guettait l’arrivée de Poirot, postée sous la véranda de son amie, se tourna vers l’inconnue qui se tenait à quelques pas, serrant nerveusement sa paire de gants d’une blancheur immaculée. Elle devait avoir dans les quarante ans et sa mise, quoique simple, était très soignée.
— Que puis-je pour vous ?
— Je suis désolée de devoir vous déranger, mais j’ai pensé que… que…
Mrs. Oliver ne chercha pas à presser l’inconnue bien qu’elle se demandât ce qui la tourmentait.
— Si je ne me trompe, vous êtes la dame qui écrit des livres, des livres qui parlent de meurtres ?
— Parfaitement. Des romans policiers.
La curiosité de Mrs. Oliver était à présent piquée au vif.
— Je m’adresse à vous parce que j’ai pensé que vous êtes la mieux placée pour me conseiller.
Jugeant que cette femme aurait sans doute besoin de pas mal de temps pour en venir au fait, Mrs. Oliver lui proposa de s’asseoir. Lorsqu’elles furent toutes deux installées devant une petite table, la visiteuse qui ne cessait de tortiller ses gants, reprit :
— C’est au sujet de quelque chose qui s’est passé il y a longtemps, mais qui, à l’époque, ne m’a pas particulièrement inquiétée. Seulement, un jour, voyez-vous, on repense à certains faits et l’on voudrait pouvoir demander conseil à quelqu’un de compétent. Avec ce qui est arrivé récemment, on s’interroge pour savoir si l’on n’aurait pas mieux agi en avouant tout de suite la vérité…
— Vous faites allusion à la petite Joyce ?
— À ce qui lui est arrivé, oui. Sa mort tragique démontre qu’il y a des gens auxquels on ne devrait jamais accorder sa confiance, n’est-ce pas ? Et avec le temps, il vous arrive de comprendre, à force de réfléchir, que certains événements que vous aviez acceptés tout simplement, n’étaient pas ce qu’ils semblaient être alors. Vous me comprenez ?
— Heu… oui. Je ne crois pas connaître votre nom ?
— Leaman. Mrs. Leaman. Je fais des ménages pour rendre service et cela depuis, la mort de mon mari qui remonte à cinq ans. J’ai travaillé, entre autres, chez Mrs. Llewellyn-Smythe, l’ancienne propriétaire de Quarry Housse. L’avez-vous connue ?
— Non. C’est la première fois que je viens à Woodleigh Common.
— Dans ce cas, vous ne savez probablement pas ce qu’il s’est passé à l’époque et ce que les gens en ont pensé ?
— J’ai été mise au courant de quelques rumeurs.
— J’ignore tout des lois qui me font toujours peur. Je me méfie des notaires parce qu’ils embrouillent les histoires à plaisir et je n’ose pas m’adresser à la police. Croyez-vous qu’une affaire d’ordre testamentaire concerne la police ?
— Peut-être, bien que je ne sache pas encore de quoi il est question.
— Vous êtes probablement au courant de ce qu’il fut dit à l’époque à propos d’un codi… codi…
— Codicille ?
— C’est cela. Mrs. Llewellyn-Smythe avait écrit un de ces codi…cilles, laissant sa fortune à l’étrangère qui s’occupait d’elle. Cette décision surprit tout le monde. Elle avait de la famille dont elle s’était rapprochée en venant habiter le village. Elle aimait particulièrement son neveu, Mr. Drake, et qu’elle ait décidé de le dépouiller au profit d’une inconnue étonna la communauté. Les notaires commencèrent à ébruiter certaines rumeurs, alléguant que Mrs. Llewellyn-Smythe n’avait pas écrit ce codicille elle-même. Ils affirmèrent que c’était l’étrangère qui avait dû l’écrire et menacèrent de poursuivre l’affaire du codicille. C’est bien l’expression utilisée ?
— Oui. Les notaires allaient donc essayer d’annuler la validité du codicille ? Que savez-vous à ce sujet ?
— Je ne voulais pas mal agir, lança son interlocutrice d’un ton plaintif.
Mrs. Oliver reconnaissait ce ton. Elle se dit aussitôt que Mrs. Leaman devait écouter aux portes.
— Je n’ai rien répété alors, reprenait la femme de ménage, parce que, vous comprenez, sur le moment, je ne savais rien de précis. J’ai simplement pensé que quelque chose de bizarre s’était sans doute passé sans que j’en devine la signification. J’ai travaillé assez longtemps chez Mrs. Llewellyn-Smythe et je voulais apprendre de quoi il était question. C’est normal, non ?
— Certainement, l’encouragea Mrs. Oliver qui était complètement perdue.
— Si j’avais pensé avoir mal agi, je l’aurais avoué plus tard, mais lorsque toute cette histoire a commencé, je croyais que le mieux était que je tienne ma langue.
— Faites-vous allusion au codicille du testament de Mrs. Llewellyn-Smythe ?
— Oui, je vais vous expliquer. Un jour que Mrs. Llewellyn-Smythe ne se sentait pas dans son assiette, elle nous a priés de la rejoindre dans son bureau, moi et le jeune Jim, le garçon qui aidait dans le jardin et rentrait le bois. Nous sommes donc entrés dans le boudoir et avons trouvé la patronne assise devant son secrétaire couvert de papiers. Elle s’est tournée vers l’étrangère – Miss Olga, comme nous l’appelions – et lui a dit à peu près ces mots : « Maintenant, sortez, mon petit, parce que vous ne devez pas être présente lors de cette phase de notre affaire. » Miss Olga est donc partie, après quoi Mrs. Llewellyn-Smythe nous a demandé d’approcher : « Ceci est mon testament » nous déclara-t-elle, en désignant une feuille de papier dont elle avait caché l’en-tête avec un buvard. « Je vais écrire quelques lignes sous vos yeux et je désire qu’ensuite vous apposiez vos signatures pour prouver que j’ai écrit et signé le document. » Et elle commença à écrire en se servant d’une plume que l’on trempe dans l’encrier, car elle n’aurait jamais consenti à user d’un stylo. Au bout de deux ou trois lignes, elle a signé, après quoi elle me dit : « Maintenant, Mrs. Leaman, vous allez inscrire ici votre nom et votre adresse. » J’obéis puis ce fut le tour de Jim. Satisfaite, Mrs. Llewellyn-Smythe nous annonça : « Vous m’avez vue écrire et signer, j’ai vos signatures, donc tout est en ordre. C’est tout, merci beaucoup. » Au moment où nous sortions, j’ai remarqué quelque chose qui m’a, sur le moment, intriguée. Comme je tirais sur moi la porte qui fermait mal, j’ai jeté un coup d’œil dans la pièce, mais sans vraiment regarder. Vous comprenez ?
— Je comprends.
— Une sorte de mouvement inconscient. Mrs. Llewellyn-Smythe venait de se lever de son siège. Marchant avec difficulté, elle alla au rayonnage à livres, en tira un ouvrage, y plaça le papier qu’elle avait glissé dans une enveloppe sous nos yeux et le remit en place sur l’étagère inférieure où elle l’avait pris. Je notai aussi que la reliure était très grande. Je suis sortie et, une fois dehors, j’oubliai l’incident. Il m’était complètement sorti de l’esprit… mais lorsque, après la mort de notre patronne, les notaires suggérèrent que le codicille avait été truqué, j’eus le sentiment… enfin, je…
Comme elle se taisait, embarrassée, Mrs. Oliver insinua :
— Vous voulez dire que vous n’avez jamais cherché à savoir…
— Eh bien, si, je l’avoue franchement, j’étais curieuse de lire ce qu’elle avait écrit sous nos yeux. Après tout c’est naturel de vouloir prendre connaissance de ce que l’on a signé. C’est dans la nature humaine, pas vrai ?
— Oui, c’est dans la nature humaine.
— Alors, le lendemain, alors que Mrs. Llewellyn-Smythe se faisait conduire à Medchester et que je nettoyais son boudoir, j’ai repéré l’ouvrage relié en question, un vieux livre datant, à mon avis, de l’époque de la reine Victoria et dont le titre était : Enquire Within upon Everything[7].
— Vous avez donc trouvé le papier et avez pris connaissance de son contenu ?
— Oui, madame. Je l’ai lu. Il s’agissait d’un document légal. Sur la dernière page, je reconnus les quelques lignes inscrites sous nos yeux par Mrs. Llewellyn-Smythe et auxquelles s’ajoutaient nos signatures de la veille. L’écriture en était très lisible, quoique notre maîtresse ait eu l’habitude de former des lettres très pointues.
— Et que disait-elle dans le message ?
— Ma foi, je ne me souviens plus très bien, sinon qu’elle faisait allusion à un codicille devant modifier ses décisions antérieures, car elle léguait toute sa fortune à Olga… Seminoff, je crois, pour la remercier de sa gentillesse et de ses soins attentifs. Suivaient sa signature, la mienne et celle de Jim. Dès que j’ai eu fini de lire, j’ai remis le papier dans son enveloppe et à la même page du livre que je reposai à sa place sur le rayon, j’étais bien surprise de ce que j’avais appris. Imaginez cette étrangère héritant de toute la fortune de Mrs. Llewellyn-Smythe !
Personnellement, je n’aimais pas beaucoup Miss Olga qui se montrait souvent dure et de mauvaise humeur envers les autres domestiques alors qu’elle était toujours d’une docilité parfaite envers notre patronne. Elle devait veiller à ses intérêts. J’ai tout de même trouvé drôle que la vieille dame ne laisse rien à sa propre famille. Et puis, j’ai vite oublié l’incident jusqu’au jour où tout a été remis en question. Lorsque la vieille dame mourut et que le codicille fut présenté devant notaires, les autorités déclarèrent que le document ne pouvait avoir été écrit par Mrs. Llewellyn-Smythe, que quelqu’un avait imité son écriture et sa signature.
— Qu’avez-vous fait ?
— Rien du tout, et c’est ça qui ne cesse de me tourmenter. Tout d’abord, j’ai pensé que les notaires racontaient ces choses parce que, comme tout le monde, ils n’aimaient pas l’étrangère. Pendant que ces rumeurs couraient dans le pays, Miss Olga jouait à la grande dame. Je me suis dit que tout allait s’arranger, car si Mrs. Drake déclarait que Miss Olga n’était pas de la famille, l’argent retournerait aux héritiers directs, ce qui serait normal, dans le fond. C’est ce qui est arrivé, dans un sens, car l’affaire n’est jamais passée devant les tribunaux. L’argent revint à Mrs. Drake alors que Miss Olga s’enfuyait, probablement vers son pays d’origine, ce qui prouverait qu’elle avait dû manigancer quelque malhonnêteté pour se faire léguer la fortune de Mrs. Llewellyn-Smythe.
— À combien de temps remontent tous ces événements ?
— Voyons… Mrs. Llewellyn-Smythe est morte il y a près de deux ans.
— Et la tournure que prirent les choses ne vous causa aucun tourment ?
— Ma foi, non. À l’époque, vous comprenez, j’étais persuadée que Miss Olga avait sûrement commis un acte répréhensible et comme tout semblait rentrer dans l’ordre, je ne pensais pas que mon témoignage changerait les choses.
— Et qu’est-ce qui vous a poussée à changer d’avis ?
— C’est ce crime affreux qui vient d’avoir lieu. Joyce, a, paraît-il déclaré avoir été témoin d’un meurtre et je me demande si elle n’aurait pas surpris Miss Olga tuant la vieille dame pour hériter plus vite de sa fortune, qu’elle ait disparu après que les notaires et la police, l’aient interrogée indique qu’elle n’avait pas la conscience tranquille.
— Vous avez réellement vu Mrs. Llewellyn-Smythe écrire et signer le document que vous-même et Jim avez aussi signé ?
— Oui, madame.
— Donc, il ne s’agissait pas d’un faux.
— Je vous ai dit la vérité, madame, et si Jim était ici, il confirmerait ce que je raconte, mais c’est impossible. Il a quitté le pays l’année dernière pour s’installer en Australie et je ne connais même pas sa nouvelle adresse.
— Qu’attendez-vous de moi ?
— Je voudrais que vous vous renseigniez pour savoir si je dois aller parler de tout ça aux autorités. Remarquez que personne ne m’a jamais demandé si je savais quoi que ce soit à propos d’un testament.
— Votre nom est Leaman. Et votre prénom ?
— Harriet.
— Harriet Leaman, bon. Et Jim, quel est son nom de famille ?
— Attendez, que je me souvienne… Jim Jenkins. C’est cela, Jim Jenkins. Je vous serais bien reconnaissante si vous pouviez tenter quelque chose, madame, parce que maintenant, cette histoire m’inquiète. Ce drame affreux semblerait impliquer que Miss Olga a tué Mrs. Llewellyn-Smythe et a été surprise par Joyce… Elle jubilait Miss Olga, lorsqu’elle a appris des notaires qu’elle allait hériter d’une grosse fortune. Mais quand la chance a tourné, elle n’a pas attendu longtemps pour filer, allez !
— Il se peut que vous soyez obligée de répéter tout cela devant le notaire qui représentait Mrs. Llewellyn-Smythe.
— Ma foi, je vous fais confiance.
— J’agirai de mon mieux pour qu’on ne vous ennuie pas.
Les yeux de Mrs. Oliver se fixèrent sur une élégante silhouette qui débouchait du sentier en contrebas.
Mrs. Leaman se leva, enfila ses gants tout froissés et disparut sur quelques mots d’excuse et une courte révérence.
Lorsque Poirot parvint à sa hauteur, Mrs. Oliver questionna :
— Que vous arrive-t-il ? Vous semblez ennuyé ?
— Mes pieds me font horriblement souffrir.
— C’est la faute de vos chaussures vernies. Asseyez-vous et apprenez-moi ce que vous voulez me confier. Ensuite, mon cher, je vous raconterai quelque chose qui vous causera sans doute une assez grande surprise !